Le coeur glacé
En m'offrant ce roman, Maïté qui sait que je ne connais rien à l'Espagne, à peine quelques grandes lignes de son histoire, deux ou trois lieux communs, des vues de cartes postales, me disait: "Je souhaiterais que ce livre te permette de découvrir une autre manière de voir les choses, celle qui est, un peu, la mienne". Pari réussi, Maïté: j'ai vécu trois semaines à l'heure espagnole, et ce sont trois semaines qui m'ont suffisamment marquée pour modifier désormais radicalement ma façon de voir, ma façon de penser ce pays.
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Quand Raquel Fernandez Perea interroge sa grand-mère Anita et que celle-ci lui rétorque : " A quoi ça te servirait de le savoir?", Raquel répond : " Et à quoi ça me sert de savoir comment je m'appelle, grand-mère? A quoi ça me sert de savoir comment tu t'appelles, et comment s'appelaient tes parents, et pourquoi tu ne manges jamais d'abricots? A quoi ça me sert de ne jamais t'avoir entendue dire, pas une seule fois, le nom de ton village? A quoi ça me sert, grand-mère? A rien, non? Ca ne me sert à rien, rien du tout. Excepté à savoir qui je suis, et pourquoi je m'appelle comme ça. Ça ne te semble pas suffisant?" (p.918)
Voilà l'argument de ce livre : nous révéler le nom d'un peuple, le peuple espagnol et, pour éclairer le présent, lever le voile sur son passé.
En décousant la trame chronologique, à grand renfort de prolepses et d'analepses, Almudena Grandes survole le XXème siècle, s'attachant aux destins croisés de deux familles, les Fernandez et les Carrion. Au centre du roman, une histoire d'amour née dans un cimetière un jour d'enterrement, point de départ de l'intrigue, fil conducteur de ce roman fleuve, et prétexte aussi : quand Alvaro Carrion Otero enterre son père, Julio Carrion, c'est son histoire, l'histoire de son pays, qu'il se destine à exhumer. A petites touches savamment distillées, Almudena Grandes ménage l'intrigue, crée le suspense avec la maestria des virtuoses de romans policiers. Elle appâte, elle suggère, elle crée des grottes et des ombres, et dans le désordre, elle aligne des pièces de puzzle qui ont nom Ignacio, Paloma, Casilda, Teresa, Julio... Les personnages sont nombreux dans ce roman, mais tous existent, tous vivent, respirent, et chacun est, à lui seul, un vrai protagoniste: pas de rôles secondaires ici : tous font l'histoire, tous sont l'histoire.
...
1070 pages, et pas une qui ne m'ait enchantée. J'aurais voulu, à la fin, relire ce roman, tout reprendre depuis le début, à présent que j'y voyais clair, que les fils de la trame obscure étaient désormais démêlés, tout reprendre pour le plaisir... Je le ferai, je pense, mais plus tard, quand j'aurai eu le temps de digérer ce livre, de définitivement me l'approprier, quand je sentirai qu'il m'accompagne comme souvent nous accompagnent les beaux livres que nous avons lus.
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NB: En exergue, deux vers d'Antonio Machado expliquent le titre: "L'une des deux Espagnes / Saura te glacer le coeur".
Commentaires sur Le coeur glacé
Je ne connais rien à l'Espagne. C'est tellement loin de moi...
J'ai vu ce livre de nombreuses fois un peu partout. Tu es la première qui me donne réellement envie de le lire...
N'hésite pas, Allie, toi qui aimes les belles intrigues, l'histoire des peuples, l'histoire des "vrais" gens, tu devrais apprécier ce roman. Le début peut paraître déconcertant, puisque la chronologie est toujours malmenée et qu'il faut être très attentif à toutes les indications temporelles, mais cela ne devrait pas déplaire à la grande lectrice que tu es!
J'aime bien aussi quand un roman mêle la grande Histoire aux petites histoires.
L'été dernier j'avais lu L'ombre du vent de Carlos Ruiz qui a pour trame de fond le Barcelone de la guerre d'Espagne. Je te le conseille.
Très bonne idée! Je prends note...
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